6 novembre 2017

6h20- L'interview de Raphaëlle Duchemin
Yann Quéffélec : après le Goncourt, “on ne sera plus jamais soi-même”

Alors que le Goncourt est attribué lundi midi, Yann Queffélec, écrivain et lauréat du prix en 1985, livre ses conseils aux quatre auteurs en lice pour gérer l’après-sacre. 

INTERVIEW

Passer “d’un nombril solitaire à un nombril exposé, médiatique”. Pour l’écrivain Yann Queffélec, c’est ainsi que se concrétise l’obtention du prix Goncourt pour un auteur. Lui qui a été auréolé du prestigieux prix littéraire en 1985 pour Les Noces barbares en sait quelque chose. Alors que l’académie Goncourt va révéler le nom du lauréat 2017, lundi midi, l’écrivain s’est replongé pour Europe 1 dans ce sentiment qui habite chaque auteur, à quelques heures de ce qui peut être un tournant dans sa vie, et le changement radical qui s’en suit pour le vainqueur. 

“De bernard l’hermite à homard”. “Il faut savoir que lorsqu’on n’a pas encore eu le Prix Goncourt, on n’est déjà plus soi-même. Et quand on aura le Prix Goncourt, on ne sera plus soi-même. On ne le sera plus jamais. Il faut totalement se réinventer”, estime l’écrivain, au micro de Raphaëlle Duchemin dans Europe 1 Bonjour. “Le Prix Goncourt, c’est la célébrité. Le bernard l’hermite devient homard, et quelques fois, il devient un homard à l’Armoricaine si on fait un grand Goncourt. C’est le cas de Pierre Lemaître (prix Goncourt 2013 pour Au revoir là-haut, ndlr)”, sourit cet amoureux de la Bretagne, avant de faire ce clin d’œil direct à l’intéressé : “Salut Pierre, tu es un homard pour tes lecteurs.”

De la solitude à l’éblouissement. Cette année, l’un de ces quatre finalistes verra assurément sa vie changer : Yannick Haenel pour Tiens ferme la couronne (Gallimard), Véronique Olmi pour Bakhita (Albin Michel), Eric Vuillard pour L’ordre du jour (Actes Sud) et enfin Alice Zeniter pour L’Art de perdre (Flammarion). Pour Yann Queffélec, “on ne peut absolument pas s’y préparer”. “On ne passe pas de la solitude à la lumière en s’y préparant, ça n’a aucun sens. Derrière toutes les carrières d’écrivain, il y a un miracle de solitude. Lorsque l’on s’extrait de cette solitude, on est dans l’éblouissement, dans l’aveuglement”, considère-t-il. “Le Prix Goncourt, c’est un homme ou une femme qui doit se montrer intelligent(e) dans le succès, parvenir à faire le tour de cette comédie humaine sans s’égarer totalement”, juge-t-il, philosophe.

Gare à la “mélancolie” de l’après Goncourt. Lui s’avoue facilement “dé-goncourisé, désintoxiqué du Goncourt”. Et il met en garde les futurs vainqueurs. “Quand vous avez le prix Goncourt, pendant un an, vous pensez que personne ne l’a eu avant vous, que personne ne l’aura après vous. Vous avez une espèce de marque huileuse sur le front. Cette étiquette peut vous rendre totalement solitaire le jour où d’autres prix Goncourt vous succèdent, et que vous engendrez un discret sentiment de mélancolie. Il faut faire faire extrêmement attention à ça”, conseille l’écrivain. 

“Un Prix Goncourt peut faire pschitt”. D’autant que l’obtention d’un prix Goncourt “n’est pas du tout une assurance sur la vie”, souligne-t-il. “C’est une assurance sur le moment, et encore”. Car un succès d’estime n’est pas toujours un succès en librairie. “Quelques fois, un Prix Goncourt peut faire pschitt. Ça, c’est terrible pour un auteur, et c’est terrible pour le Prix Goncourt. Ce qu’il faut rappeler, c’est qu’au-delà du Goncourt, il y a un phénomène considérable qu’est la lecture, c’est l’enchantement des choses par le style d’un écrivain”. Selon Yann Queffélec, les lecteurs sont aujourd’hui “moins dupes”, et la seule étiquette du prix littéraire ne suffit pas à les convaincre de “mettre vingt euros dans un bouquin”. “On veut être assuré qu’il s’agit d’un bon livre, aussi prix Goncourt qu’il soit”. 

S’il se refuse à donner le nom de son favori pour ne pas ajouter au stress des finalistes, à quelques heures de la révélation du lauréat, Yann Queffélec glisse toutefois avoir “une petite tendresse pour Véronique Olmi” (pronostiquée gagnante par notre spécialiste littéraire Nicolas Carreau, ndlr). L’annonce est attendue à 12h45.