16 novembre 2020

Podcast Europe 1 Studio
Elizabeth II, guerre, amour et mariage (partie 1)

[1939-1945] Le Royaume-Uni s’engage dans la Seconde Guerre mondiale le 3 septembre 1939. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio “Au cœur de l’Histoire”, Jean des Cars vous raconte comment la princesse héritière Elizabeth a traversé le conflit, de la “phoney war” au confinement et aux restrictions à Windsor.

Pendant les six années qu’a duré la Seconde Guerre mondiale, Elizabeth a dû adapter son mode de vie, à l’instar de l’ensemble des Britanniques. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio “Au cœur de l’histoire”, Jean des Cars revient sur cette période troublée, mais pas exempte de vie pour la princesse et sa sœur. 

Pour le 75ème anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, la reine devait présider une grandiose cérémonie à Londres. Hélas, à cause de l’épidémie de Covid, le Royaume-Uni est confiné, et Elizabeth II ne fait pas exception. Pour son “lockdown”, elle a choisi le château de Windsor qui est particulièrement cher à son coeur. Protocole sanitaire oblige, la célébration se résume à un discours télévisé, filmé par un seul cameraman. 

C’est la sixième fois, en soixante-huit ans de règne, que la souveraine s’adresse directement au peuple britannique pour un motif particulier. Cette intervention n’a rien à voir avec le discours qu’elle prononce chaque année à Noël, pour ses  voeux à la Nation. Dans l’allocution du 8 mai 2020, qu’elle a, comme à son habitude, écrit elle-même, elle veut voir un lien direct entre le courage des Britanniques pendant la guerre et le courage qu’ils doivent avoir pour affronter le péril de l’épidémie. 

Comme toujours, la reine a choisi minutieusement tous les symboles autour d’elle : sur son bureau, une photo de son père, le roi George VI, prise le jour où il a prononcé son discours du 8 mai 1945. Sur le guéridon derrière elle, une autre photo représente le balcon du palais de Buckingham prise également le 8 mai 1945, où elle apparaît en uniforme. On voit, de gauche à droite, la princesse  héritière Elizabeth, sa mère la reine, le Premier ministre Winston Churchill, le roi et la princesse Margaret. Seule la famille royale salue la foule. Churchill, souriant, garde les mains derrière le dos. Sa présence est exceptionnelle : le balcon est réservé aux souverains. C’est un hommage du roi George VI à celui avec qui il a travaillé, jour et nuit, pendant près de cinq ans.

Posée en évidence sur son bureau, la casquette kaki qu’Elizabeth portait lorsqu’elle faisait partie du Service Auxiliaire Territorial, en 1945. La reine veut rappeler à son peuple qu’elle a vécu la Seconde Guerre mondiale et que son expérience lui permet de faire un rapprochement avec les temps difficiles de l’épidémie. 

Ce très beau discours, extrêmement patriotique, a particulièrement touché le coeur des Britanniques car pour les réconforter, la souveraine a fait appel à ses propres souvenirs : “La guerre a affecté tout le monde, mais personne n’était immunisé contre son impact. Aujourd’hui, il est très difficile de ne pas pouvoir célébrer cet anniversaire marquant comme on le souhaiterait. A la place, on se souvient depuis chez nous. Mais nos rues ne sont pas vides, elles sont pleines de l’amour et de l’attention que nous avons les uns pour les autres. Et quand je regarde notre pays aujourd’hui et que je vois ce que nous sommes prêts à faire pour nous protéger et nous soutenir les uns les autres, je dis avec fierté que nous sommes toujours cette Nation que les soldats, les marins et les aviateurs reconnaîtraient et admireraient.”

Elizabeth et Margaret vivent la guerre à Windsor 

Après sa visite au Royal Naval College de Dartmouth en juillet 1939 et la première rencontre de la princesse héritière avec le prince Philip de Grèce, la famille royale gagne l’Ecosse et le château de Balmoral au mois d’août. Entre deux chasses à la grouse, George VI se rend dans le Dorset pour inspecter la flotte de réserve de la Royal Navy. Mais l’annonce de la signature du pacte Germano-Soviétique, le 22 août, oblige le roi à rentrer à Londres d’urgence. Il est d’autant plus furieux que jamais la chasse à la grouse n’avait été aussi fructueuse…

Margaret, 9 ans, est elle aussi contrariée. Elle déclare : “Mais qui est cet Hitler qui gâche tout ?” Le 1er septembre, l’invasion de la Pologne par l’armée allemande entraîne un ultimatum du Royaume Uni et de la France à Hitler. Il reste sans réponse. Les deux Etats entrent en guerre contre l’Allemagne nazie. La reine a rejoint son mari après avoir installé la gouvernante Crawfie et les deux princesses à Birkhall, moins grand que Balmoral et plus facile à tenir. Cette période que nous appelons la “drôle de guerre”, les Britanniques la surnomment “phoney war”. En fait, il ne se passe pratiquement rien. En décembre, Lilibeth et Margaret rejoignent leurs parents à Sandringham. Elles découvrent leur père en uniforme d’amiral de la Flotte, une tenue qu’il ne quittera plus jusqu’à la fin de la guerre.

Lilibeth ne profite guère des fêtes de Noël. Elle pense sans arrêt à la première tragédie de la guerre qui s’est déroulée au nord de l’Ecosse, dans la rade de Scapa Flow. Le cuirassé Royal Oak a été torpillé par des sous-marins Allemands. Plus de 800 marins britanniques ont perdu la vie. Ce triste Noël sera aussi le dernier à Sandringham, jusqu’à la fin de la guerre.

George VI et son épouse regagnent Londres. Crawfie et les princesses s’installent alors à Royal Lodge, dans le parc de Windsor. La “drôle de guerre” prend fin le 9 avril avec l’invasion du Danemark et de la Norvège par les Allemands. Le roi Haakon de Norvège parvient à s’échapper sur un navire britannique et gagne Londres.

Après l’échec de la campagne britannique en Norvège, au Parlement, conservateurs et opposition désavouent le Premier ministre Chamberlain, le 8 mai 1940. Le seul politicien capable de constituer un gouvernement d’union nationale est Winston Churchill. Cela n’enchante guère George VI et sa famille, tous très attachés à Chamberlain. La princesse Elizabeth dit à sa mère : “J’en ai pleuré”…

George VI est, a priori, hostile à Churchill pour deux raisons : il avait pris partie pour Edouard VIII avant son abdication et il avait désavoué Chamberlain au moment des accords de Munich. Malgré ses réserves, le roi va très rapidement apprécier l’énergie et la puissance de travail de son nouveau Premier ministre, la reine et leurs filles aussi. Cette-dernière demande à Crawfie de quitter Royal Lodge et de s’installer, pour quelques jours, au château de Windsor avec les princesses car on craint des bombardements sur Londres. Lilibeth et Margaret y resteront jusqu’à la fin de la guerre.

Le 13 mai, la reine Wilhelmine des Pays-Bas arrive également à Londres. Elle a échappé à Hitler qui voulait la prendre en otage. La Belgique et la France sont à leur tour envahies. Le 4 juin, les Britanniques achèvent l’évacuation de Dunkerque grâce à la réactivité de Churchill qui a réquisitionné des bateaux privés pour rapatrier des troupes britanniques et en partie françaises, encerclées par les Allemands dans le piège de la ville du Nord. Churchill et le roi règlent aussi la délicate situation du duc et de la duchesse de Windsor. Ceux-ci ont quitté la France et se trouvent au Portugal. Churchill les oblige à gagner les Bahamas, dont l’ex-roi Edouard VIII est nommé gouverneur général. L’évacuation du couple a lieu le 1er août 1940.

Dans la nuit du 7 au 8 septembre, Londres est bombardée par la Luftwaffe. C’est le début du Blitz, la guerre-éclair. Les dégâts sont terribles : 400 morts et 1300 blessés. Le 9, une bombe atteint Buckingham Palace. Elle n’explose que le lendemain. Par chance, George VI n’est pas dans son bureau, qui est pulvérisé. Le 13 septembre, un avion allemand attaque directement le palais. La chapelle est en ruines. Le roi et son épouse échappent encore de peu à la mort.

Le couple atteint alors une immense popularité. Il reste à Londres et partage les souffrances de la population. La reine est toujours élégante et impeccable, non par provocation mais pour incarner l’image royale. Elle visite, sans relâche, les zones bombardées, apportant secours et compassion à ses sujets. Lilibeth et sa soeur sont aussi mobilisées. Le 13 octobre 1940, la princesse héritière lit son premier discours à la radio, destiné aux enfants du Royaume-Uni et de l’empire, au cours d’une célèbre émission de la BBC : “L’heure des enfants”. D’une voix déterminée, la princesse déclare : “Je sens que je parle à des amis et à des compagnons qui ont partagé, avec ma soeur et moi, beaucoup “d’heures des enfants”. Des milliers d’entre vous dans le pays ont dû quitter leurs maisons, être séparés de leur père et de leur mère. Ma soeur, Margaret Rose et moi, sommes tout près de vous…”

Désormais, les deux sœurs, installées dans une tour du château de Windsor, s’adaptent à la vie en temps de guerre. Toujours accompagnées de leurs corgis, elles cultivent des légumes dans un potager. A l’intérieur de la forteresse, les fenêtres sont bouchées. Il y a des sacs de sable partout, l’électricité fonctionne chichement. Les baignoires ont reçu un trait de peinture tracé par le roi lui même, marquant la limite du volume d’eau pour un bain, pas toujours très chaud. Comme tous les Britanniques, ses filles sont soumises au rationnement : elles n’ont droit qu’à un œuf par semaine, au breakfast du dimanche.

Crawfie leur dispense des leçons quotidiennes. Lilibeth, en tant que princesse héritière, reçoit, deux fois par semaine, des cours de droit constitutionnel donnés par un éminent professeur du collège d’Eton. Il y a quand même quelques distractions : dans la salle Waterloo, les soeurs jouent parfois des pantomimes destinées au personnel du château et à leurs parents. En 1942, elles se produisent dans “Aladin”. Lilibeth incarne le jeune voleur, et Margareth le personnage de Roxane. A cause de la pénurie, les princesses font preuve d’une grande créativité pour concevoir costumes et décors. 

A cette époque, une aristocrate belge qui a fui son pays au moment de l’invasion allemande, Antoinette de Bellaigue, rejoint les princesses pour leur apprendre le français. Elles l’adorent et la surnomment vite Toni. C’est à elle que la future reine devra sa parfaite connaissance de la langue de Molière, qu’elle parle avec une pointe d’accent très “british”. 

Outre les représentations théâtrales, il y a aussi des occasions de détente avec les jeunes officiers assurant la sécurité du château. Des pique-niques dans le parc et des soirées dansantes dont la princesse Margaret est la véritable star sont organisés malgré les restrictions. 

En 1943, la cadette d’Elizabeth n’a que 13 ans. Elle aime attirer l’attention, plaisanter et surtout danser. Sa soeur, qui a 17 ans, est beaucoup plus réservée. Pourtant, il y a, parmi ces jeunes gens, des fiancés potentiels pour la future reine, notamment Hugh Euston, héritier du duc de Grafton. Un parti qui plait certainement au roi et à la reine. Mais ce riche aristocrate, grand propriétaire terrien, n’a aucune envie d’un destin royal. Il tient trop à sa liberté. Quant à Elizabeth, si elle aime bien ce camarade, dans son cœur il n’y a de place que pour Philip de Grèce… Le coup de foudre de juillet 1939 n’était pas que passager. Ils vont se revoir à plusieurs reprises, lors de permissions du prince, notamment pour les fêtes du Nouvel An à la fin de 1943… 

Philip de Grèce est toujours dans le cœur d’Elizabeth 

Philip est très bien né mais il n’a pas eu une vie facile. Il est le fils du prince André de Grèce, frère du roi Constantin 1er. Sa mère est la princesse Alix de Battenberg, soeur ainée de lord Louis Mountbatten, ce patronyme n’étant que la transcription anglaise du nom allemand Battenberg. Par sa mère, Philip est un descendant direct de la reine Victoria, et par son père, un parent de  la famille royale de Danemark et un descendant des Romanov.

Il naît le 10 juin 1921 à Corfou, sur la table de cuisine d’une modeste villa, après que le roi de Grèce a été chassé du trône par une énième révolution. En 1922, la famille de Philip se réfugie en France, à Saint-Cloud, dans une maison appartenant à son oncle. Celui-ci avait épousé Marie Bonaparte, héritière par son grand père maternel de François Blanc, le créateur de la Société des Bains de Mer de la Principauté de Monaco. Autant dire que le couple n’avait pas de problèmes d’argent… 

Philip a quatre soeurs aînées. Mais ses parents ne s’entendent pas. A 10 ans, sa vie bascule : sa mère, souffrant d’une grave dépression, part se faire soigner à Vienne, à Berlin puis en Suisse. Son père, après avoir marié ses quatre filles à des princes allemands, s’installe, avec sa maîtresse, à Monte-Carlo. C’est sa sœur, Dolla, épouse du Margrave de Bade, qui prend Philip en charge. Il fait ses études en Ecosse à Gordonstoun. Le prince, abandonné par ses parents, ne sait jamais où il va atterrir pour les vacances, tantôt chez ses sœurs, tantôt chez sa grand mère, la marquise de Milford Haven, résidant à Londres, au palais de Kensington. 

C’est son oncle, lord Mountbatten, qui le pousse à s’inscrire à Dartmouth. Au début de la guerre, Philip est dans l’Océan Indien. Il revient en Grande-Bretagne en 1942 pour assurer la surveillance des côtes anglaises, infestées de sous-marins allemands. C’est à ce moment là qu’il va revoir, à plusieurs reprises, Lilibeth.

Le 21 avril 1944, jour de ses 18 ans, la princesse a, juridiquement, le droit de monter sur le trône, Churchill ayant décidé d’abaisser l’âge requis de trois ans. Mais la période est dangereuse. Hitler fait pleuvoir des V1 et des V2 sur les îles britanniques. La guerre n’est pas finie et la succession doit être assurée.

Un an plus tard, au printemps 1945, Lilibeth endosse l’uniforme d’Auxiliaire de 2ème Classe du Territorial Service. C’est sa première expérience à l’extérieur du cocon de sa vie de princesse. Elle s’entraîne à conduire tous types de véhicules, ambulances et camions compris, et pour l’entretien des moteurs, elles met, au sens propre, les mains dans le cambouis ! Elle devient une conductrice passionnée et une mécanicienne expérimentée. Bien plus tard, chaque fois qu’elle le pourra, elle prendra le volant d’un 4×4 pour de grandes randonnées autour de Balmoral.

Le 16 avril 1945, Elizabeth est démobilisée. Le mois suivant, le 8 mai, c’est le D Day, le jour de la victoire. L’apparition au balcon de Buckingham Palace de la famille royale et de Winston Churchill : C’est la photo que la reine a voulu montrer lors de son discours du 8 mai dernier. 

La guerre est finie. La princesse héritière va maintenant devoir imposer son choix : ce sera Philip de Grèce ou personne !